AAP Flagships robotiques : synthèse de la journée du 27 janvier au SGPI

publié le 10 février, 2026

Le 27 janvier, à l’Hôtel de Cassini, le SGPI et France 2030 ont réuni une partie de la communauté robotique française pour préparer le futur appel à projets « AAP Flagships robotiques ». Chercheurs, agences de programme, industriels, roboticiens et intégrateurs étaient présents pour partager une lecture commune des enjeux, des attendus et des trajectoires possibles.

Ce que l’État attend des projets Flagship : assumer la rupture

Pour ouvrir la journée, Bruno Bonnell n’est pas entré par le dispositif Flagship. Il a d’abord rappelé que les ruptures technologiques ne se jouent pas sur des gains marginaux de performance, mais sur leur capacité à transformer durablement les usages et les organisations.

Son parallèle est clair. L’informatique n’a pas changé le monde parce qu’elle était plus rapide, mais parce qu’Internet a fait sortir l’ordinateur de ses usages spécialisés. Selon lui, la robotique se situe aujourd’hui à un moment similaire. Longtemps pensée comme une extension de l’automatisme, elle change de nature avec l’intelligence artificielle, qui introduit autonomie et capacité de décision dans des systèmes physiques.

Ce basculement implique des choix assumés. Une robotique strictement productiviste existe, visant des environnements entièrement automatisés. Ce n’est pas la trajectoire défendue ici. L’enjeu, pour la France et pour l’Europe, est de développer une robotique qui transforme les usages et les coopérations humain-machine, plutôt que de reproduire des modèles existants.

Dans ce cadre, le rôle de l’État est clair. Il ne s’agit pas de financer des projets sans risque, mais de soutenir des démarches ambitieuses, là où le marché n’irait pas seul. Cette ambition s’accompagne d’une exigence forte : des projets collectifs, structurés, et capables d’exécuter. Les Flagships devront précisément incarner cette capacité à faire travailler ensemble des compétences complémentaires.

À travers la présentation par Catherine Simon, le cadre du futur AAP « Flagships robotiques » apparaît clairement. L’objectif n’est pas de financer des briques isolées, mais de faire émerger des solutions robotiques souveraines de référence, intégrant des sous-systèmes matériels et logiciels avancés, et capables de s’inscrire dans des systèmes cyberphysiques complets (le terme est savant, l’idée est simple : des robots qui interagissent avec le monde réel, prennent des décisions à partir de données, et agissent de manière fiable dans un environnement industriel)            .

Le cœur du dispositif repose sur une montée en maturité technologique rapide. Les projets visés doivent permettre de passer de briques ou résultats de recherche encore amont (TRL 4-5) à des sous-systèmes intégrés (TRL 7-8), puis à des produits ou systèmes industriels déployables. Cette trajectoire impose une articulation étroite entre recherche, ingénierie, intégration et validation, avec des jalons clairs dès les 12 à 14 premiers mois.

Les Flagships sont pensés comme des projets collaboratifs, portés par des consortiums structurés. La composition attendue : le projet est porté par un offreur de solutions, et intègre un/des industriels, des acteurs émergents, des laboratoires de recherche, des infrastructures d’innovation, et, lorsque cela est pertinent, un acteur capable de soutenir la valorisation à l’échelle européenne. L’enjeu n’est pas seulement de développer une technologie, mais de mettre en convergence des intérêts, d’identifier des marchés cibles porteurs et, in fine, de créer des acteurs compétitifs de niveau mondial.

Les fonctions critiques adressées couvrent l’ensemble de la chaîne robotique. Les dimensions structurelles, fonctionnelles et cognitives sont toutes concernées : architecture et sous-systèmes, motorisation, interaction humain-machine, sécurité et modularité ; énergie, actionnement, commande et contrôle ; perception, analyse, apprentissage et traitement des données. L’IA, et en particulier l’IA générative, est identifiée comme un accélérateur de changement d’échelle, mais intégrée : Flagship est un AAP robotique avec de l’IA, tandis que « Pionniers de l’IA » est un AAP IA avec de la robotique.

Robotique IA native et Europe : penser sa stratégie avant de penser ses projets

Les projets ambitieux ne se montent pas seuls, et certainement pas sans comprendre l’écosystème qui les entoure.

Les interventions d’Inria et du CEA, à travers leurs programmes respectifs, ont rappelé que la robotique dite « IA native » s’inscrit dans une trajectoire internationale déjà très structurée. Les enjeux sont identifiés à l’échelle mondiale, européenne et française. Autonomie, interaction, robustesse, intégration dans le monde physique… Les opportunités d’innovation existent, et se situent rarement à l’intersection d’une seule discipline ou d’un seul acteur.

A noter : connaître les agences de programme, comprendre leur rôle et leur mode de fonctionnement est impératif. Ces agences jouent un rôle clé dans la structuration des feuilles de route, l’orientation des priorités, et l’accompagnement des communautés vers les bons dispositifs, au bon moment. A solliciter en amont pour un éclairage stratégique précieux.

La parole aux end users : des besoins clairs, des solutions à construire collectivement

Les interventions des industriels ont rapidement ramené la discussion sur un terrain très concret. Chez EDF comme chez Renault, la robotique est abordée avant tout comme une réponse à des problèmes industriels réels, parfois peu visibles mais structurants. Corrosion en environnements contraints, diversité extrême des situations, pénurie de compétences, exigences de sécurité et de robustesse. Dans ces contextes, développer un robot par cas d’usage n’est ni tenable ni pertinent. L’enjeu est de penser les problèmes de manière globale, en définissant des situations types, en combinant plusieurs briques technologiques et en acceptant que la solution ne repose pas sur un acteur unique.

Ce constat conduit à un changement de posture nécessaire en 2026 : les grands groupes ne peuvent plus se contenter d’acheter des solutions sur étagère. Ils doivent investir plus en amont, prendre une part du risque d’innovation et construire des collectifs capables de mutualiser les efforts. Plus de robotisation ne signifie pas moins d’industrie, bien au contraire, mais elle suppose des architectures frugales, intégrables et capables de tenir dans la durée.

L’intervention de STMicroelectronics a apporté un éclairage complémentaire sur une brique souvent sous-estimée. Autonomie, consommation énergétique, robustesse et souveraineté technologique imposent de repenser l’électronique embarquée au plus près des usages robotiques. Cela suppose un dialogue étroit entre concepteurs de composants, roboticiens et intégrateurs, afin de concevoir des architectures réellement adaptées aux besoins du terrain.

La parole aux roboticiens : prêts à s’engager, mais pas seuls

Les interventions de Sepro, Stäubli et Lucas Robotics ont mis en lumière une réalité partagée. Chez Sepro Group, l’ancrage industriel est solide et ancien, avec des dizaines de milliers de robots installés dans le monde et une forte exposition à l’export. Cette maturité n’efface toutefois pas une contrainte structurante. Les entreprises de cette taille se trouvent souvent dans une zone intermédiaire. Trop structurées pour fonctionner comme des start-up capables de mobiliser des équipes dédiées pendant plusieurs années sur de la R&D amont, mais trop exposées opérationnellement pour engager seules des ressources lourdes sans visibilité claire sur les débouchés.

Le même constat est partagé par Stäubli, avec un accent particulier sur la notion de service et de continuité opérationnelle. Dans un contexte de concurrence internationale forte, la différenciation ne repose pas uniquement sur la performance technologique, mais sur la capacité à accompagner les industriels dans la durée, à sécuriser les déploiements et à maintenir les systèmes en conditions réelles. La souveraineté ne peut pas être pensée indépendamment de la compétitivité, et elle ne se joue pas à l’échelle d’un acteur isolé, mais bien à celle de l’ensemble de la filière.

Le discours de Lucas Robotics est venu illustrer très concrètement cette nécessité de coopération. L’innovation est une condition de survie, mais elle devient difficilement soutenable lorsqu’elle est menée seule, sans articulation claire avec la recherche, les intégrateurs et les industriels utilisateurs. C’est précisément ce constat qui a conduit Lucas Robotics à s’engager dans des projets collaboratifs de long terme, comme le projet France 2030 Amatsumara, où la robotique, les procédés, l’ingénierie système et les usages industriels sont travaillés ensemble, dès l’amont.

Les roboticiens sont prêts à s’engager dans des projets ambitieux, et attendent de la visibilité, des cadres de coopération clairs, et des dispositifs capables d’aligner les temporalités de la recherche, de l’innovation et de l’industrialisation (on a entendu « moins de 6 mois », un équilibre sera à trouver !).

En savoir plus sur nos projets France 2030

Quatre tables rondes, un même fil conducteur : sortir des silos

La première table ronde, consacrée à l’autonomie et à l’intelligence des robots, a été marquante par le croisement des regards. Voir Inria et le CEA, avec Mistral AI, rarement positionné publiquement sur les sujets robotiques, a rappelé que l’IA appliquée à la robotique pose des questions très spécifiques, liées au monde physique, au temps réel et à la responsabilité des décisions. Les modèles seuls ne suffisent pas. Leur intégration dans des systèmes embarqués, contraints et sûrs reste un chantier majeur, tout comme la prise en compte de la complexité du monde réel par les « faiseurs d’IA ».

La table ronde suivante, dédiée à la perception et à la compréhension de l’environnement, a rappelé que voir n’est pas comprendre, et comprendre devient extrêmement complexe dès que les environnements sont changeants, dégradés ou partiellement observables. La perception reste l’un des verrous les plus difficiles à lever, en particulier pour des usages industriels hors laboratoire.

Même constat côté fiabilité et performance avant déploiement. Modélisation, simulation, jumeaux numériques et validation sont indispensables pour réduire les risques, mais ils ne remplacent pas une réflexion globale sur l’architecture des systèmes. Garantir qu’un robot fonctionne, ce n’est pas seulement prouver qu’il marche une fois, mais qu’il tient dans le temps, dans des conditions imparfaites, et à l’échelle.

La dernière table ronde, consacrée à la précision, à la sécurité et à la coordination, a permis de relier ces sujets. La coordination multi-robots reste largement préparée hors ligne, faute d’architectures réellement ouvertes et déterministes. La précision utile est celle qui accepte l’incertitude grâce à la mécanique, au pilotage en effort et à l’adaptation. La navigation autonome, lorsqu’elle se fait en présence d’humains, devient une fonction de sûreté à part entière. Enfin, sans sécurité intégrée, sans cybersécurité, sans standards et sans maintenabilité, aucune technologie robotique ne passe à l’échelle industrielle.

Groupes de travail : des convergences claires, des projets à structurer

Les restitutions des groupes de travail ont confirmé un point central : les sujets ne manquent pas. Ce qui fera la différence, c’est la manière de les structurer. Les projets Flagship attendus ne sont ni des applications fermées, ni des démonstrateurs isolés, mais des systèmes agiles, à forte valeur. Ils se situeront à des échelles de plusieurs millions d’euros, centrés sur les offreurs de technologies.

Plusieurs convergences se sont dégagées. En production industrielle intelligente, les échanges ont porté sur la mécatronique de nouvelle génération, la préhension avancée ou encore la programmation simplifiée, avec un besoin exprimé de maintenir l’humain dans la boucle. Le groupe travaillant sur les environnements contraints a, de son côté, mis en évidence un fort potentiel de mutualisation autour de briques transverses comme la navigation, l’autonomie, la téléopération, la gestion de la coactivité et la collecte de données, quels que soient les secteurs concernés.

Les discussions sur les systèmes autonomes en milieux ouverts ont élargi le cadre à des sujets de surveillance multi-milieux, de multimodalité et d’interactions avec des humains, posant des questions techniques, mais aussi réglementaires et sociétales. La sécurité, la certification des systèmes d’IA et la prise en compte des sciences humaines et sociales apparaissent comme des conditions nécessaires au passage à l’échelle.

En synthèse, les briques technologiques existent, les usages sont identifiés et les acteurs sont prêts à s’engager. L’enjeu va être de fédérer des écosystèmes capables d’aligner recherche, technologie et industrie autour de projets lisibles et structurés.

Les Flagships ne s’improvisent pas : ils se construisent collectivement

À l’issue de cette journée, une chose est claire : ce qui fait la différence, ce n’est pas l’idée, mais la manière dont elle est portée collectivement.

Un projet Flagship ne se résumera pas à un bon positionnement technologique. Il suppose de construire un consortium cohérent, capable d’aligner recherche, développement et usages industriels. Cela demande du temps, des arbitrages, et une compréhension fine des contraintes de chacun, ainsi que de celles de l’AAP. La création du collectif est déjà une part du projet (et ne devra pas commencer fin mars à la sortie de l’AAP).

C’est sur ce terrain que Proxinnov peut intervenir. Par notre double expertise technique et réseau, nous pouvons accompagner la structuration de consortiums, aider à mettre en cohérence les contributions de chacun, orienter vers des adhérents en recherche, et lorsque cela est pertinent, participer à un dossier. Notre but : faire émerger des projets solides

Et maintenant ? Passer de l’échange à l’action

Pour conclure la journée, Catherine Simon a été très claire : cette rencontre n’était pas un aboutissement, mais un point de départ.

L’objectif était de remettre des acteurs autour de la table, de croiser des visions parfois éloignées, et de créer les conditions d’un dialogue durable entre recherche, industrie et institutions. Pas pour produire une feuille de route figée, mais pour réactiver des échanges, identifier des points de convergence et ouvrir des coopérations nouvelles.

La suite est volontairement ouverte. Les sujets sont identifiés, les interlocuteurs européens sont mobilisés, et les dispositifs existent. L’enjeu est désormais de transformer ces échanges en projets structurés, en gardant un lien régulier avec les équipes du SGPI et les agences de programme.

Cette journée à l’Hôtel de Cassini a montré une chose très clairement : la communauté robotique française est prête à se mobiliser pour des projets d’envergure.

Mais elle a aussi rappelé que les projets Flagship ne réussiront ni par juxtaposition de compétences, ni par effet d’annonce. Ils réussiront par la qualité du collectif, la clarté du cap, et la capacité à travailler ensemble dans la durée.

Comprendre l’AAP Flagship pour mieux s’y préparer (webinaire Proxinnov)

Pour prolonger cette dynamique et aider les acteurs à se préparer concrètement à l’AAP Flagship, Proxinnov organise un webinaire dédié, en partenariat avec le SGPI.

🎙️ Avec l’intervention de Catherine Simon (Conseillère Numérique industriel – SGPI) qui viendra détailler :

  • les attendus de l’appel,
  • les points de vigilance,
  • et les facteurs clés de réussite d’un projet Flagship.

📆 Jeudi 9 avril
🕦 11h30 – 13h00
🎯 Public : industriels, roboticiens, centres techniques, laboratoires, structures d’accompagnement

👉 Inscription via le formulaire ci-dessous.

Ce webinaire sera le premier consacré spécifiquement à l’AAP Flagship.